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Les grands bronzes de la Rome impériale : un véritable nœud gordien !



Il y a des questions qu'il vaut mieux ne pas se poser : le nombre des papes ou celui des rois de France par exemple. Questions apparemment très simples mais qui s'avèrent vite inextricables. Eh bien, c'est encore pire avec l'Empire romain.
Mieux vaut renoncer à connaître le nombre des empereurs romains. D'abord, on ne sait pas très bien quand ça commence ni quand ça se termine. Ensuite, le nombre d'usurpateurs, vrais ou faux, est tel qu'on y perd vite son latin !
Alors, j'ai revu mes ambitions à la baisse et me suis dit qu'on pourrait peut-être plus facilement compter le nombre de personnages figurant sur les monnaies romaines. On élude ainsi la délicate question de savoir s'il s'agit de véritables empereurs, d'usurpateurs, ou de simples copains ou copines.
En plus, pour me faciliter la tâche, il existe une bible des monnaies impériales romaines, écrite par le pape en la matière, Henry Cohen.
Enfin, d'éminents professionnels ont publié çà et là de telles listes (1) (2), ce qui devait, pensais-je, rendre ma tâche encore plus aisée.
C'est alors que j'ai eu la très mauvaise idée, par acquit de conscience, de comparer ces listes entre elles et avec le Cohen. Il m'a fallu me rendre à l'évidence : rien ne concorde, pas même le nom des personnages !
On peut comprendre à la rigueur que les spécialistes actuels commencent leur liste à Octave Auguste. (alors que Cohen la fait débuter à Pompée).
On a déjà plus de mal à admettre que ces mêmes spécialistes suppriment arbitrairement certains personnages figurant dans le Cohen, et ne respectent pas l'ordre chronologique qu'il a retenu. La comparaison des listes s'en trouve singulièrement compliquée ! De même, ils modifient arbitrairement les dates de règne.
Mais surtout, on demeure interdit et sans voix quand on découvre la liberté qu'ils prennent avec les appellations des personnages. Ce domaine est particulièrement délicat puisque les empereurs avaient la fâcheuse manie de reprendre le plus souvent les noms de leurs prédécesseurs, ce qui obscurcit une situation déjà très confuse. Il faut d'ailleurs regretter que le grand Cohen n'ait pas été exempt de tout reproche dans ce domaine : le nom usuel qu'il donne est suivi du nom latin entre parenthèses. Très bien. Mais parfois dans les textes, ce n'est pas le nom usuel qui est repris, mais le nom latin ou même le nom latin francisé, ou encore le nom incomplet (Auguste pour Octave Auguste, Agrippine pour Agrippine mère), ou pire encore le même nom pour désigner des personnages différents (cf les commentaires au bas du tableau.) Et le doute surgit sur l'identité du personnage. Heureusement, le contexte permet en général de lever les ambiguïtés. Hélas, ce n'est pas le cas des listes de nos spécialistes.
Le Cohen était une référence reconnue et pratique. Et voilà que le premier venu s'arroge le droit de changer les noms, l'ordre, les dates de règne, et de supprimer arbitrairement des personnages. Comme si la situation n'était pas déjà assez complexe comme ça. On voudrait détourner les gens de la Numismatique romaine, on ne ferait pas mieux.
Et si je décide d'appeler mes chaussures chapeau, comment ça va se passer quand je rentrerai dans un magasin de chaussures et demanderai des chapeaux ? On me prendra pour un fou !
Malgré tout, je ne me suis pas découragé et j'ai quand même essayé de comparer ces listes entre elles.
Comme je ne m'intéresse qu'aux grands bronzes (3), j'ai retiré de la liste du Cohen les empereurs n'ayant pas fait frapper de grands bronzes de coins romains.
Enfin, il fallait bien s'arrêter à un moment ou à un autre : j'ai choisi, un peu arbitrairement, la fin de l'anarchie militaire avec Postume. Comme on a donné à cet empereur le qualificatif de " gaulois ", c'est une sorte de point d'orgue pour le collectionneur français de souche que je suis. De plus, chacun sait que les grands bronzes s'amenuisent de siècle en siècle et qu'au milieu du 3ème ils deviennent si petits que c'est une raison de plus pour s'arrêter !

Après tout ce travail, je suis arrivé au nombre tant recherché :
J'ai trouvé 86 personnages différents sur les grands bronzes romains., d'Octave Auguste à Postume inclus, de 27 avant Jésus-Christ à 267 de notre ère, soit en 294 ans. Nos rois se sont montrés six fois moins prolifiques avec à peine une quarantaine en 900 ans ! Il est vrai qu'ils se sont abstenus d'exhiber sur leurs monnaies leurs nombreuses femmes, légitimes ou non.
Moi qui aime les collections fermées (4), me voilà satisfait. Possédant 51 personnages différents sur mes grands bronzes romains, il ne me reste plus qu'à trouver les 37 manquants. Ce n'est pas la mer à boire ! (mais c'est peut-être la mer à acheter ! )
Je vais désormais demander systématiquement à mes amis numismates le nombre de personnages figurant sur leurs grands bronzes romains (5). Et cette vanité des vanités qui nous caractérise tous sera le plus puissant moteur pour accroître leur nombre dans ma collection !
Et si un jour je parviens à mes fins, je me lancerai dans un autre défi : trouver les grands bronzes les plus lourds possibles (sans tomber dans les médaillons !) Un numismate se doit d'avoir autant d'imagination que de rigueur.

Edouard Alhéritière

(1) Liste CGB, publiée dans Monnaies XIII, pages 39 et 40.
(2) Liste d'Eric Sellier figurant dans une excellente présentation générale de la Numismatique.
(3) Le terme de grand bronze n'est flou qu'en apparence. C'est en fait la meilleure dénomination qui soit, comme l'a brillamment démontré Henry Cohen dans l'introduction des " Monnaies sous l' Empire romain "
(4) Une collection fermée est une collection dont on peut facilement compter le nombre de monnaies qui la compose : collectionnant les monnaies de la République Subalpine, je suis fier d'en posséder tous les types et toutes les variétés (5 monnaies, tous types et variétés confondus).
Si j'avais malencontreusement choisi n'importe quel grand pays, France, Allemagne, Etats-Unis, je me serais trouvé dans l'incapacité pratique de dénombrer tous les types et toutes les variétés : ce sont des collections ouvertes.
(5) Mais je ne pousserai pas la mégalomanie jusqu'à leur demander : Avez-vous l' A 12 et l' A 41 ? Il me manque l' A 80 ! ! !

Les monnaies présentées, sont de la collection de l'auteur.




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